Quand nos mentalités africaines, être infertile ne se conjugue qu’au féminin

Par Sylvia Apata, participante au CFB 2017, juriste et militante des droits humains, blogueuse

Article paru sur le blog de Sylvia, Femme toujours authentique

Si dans toutes les cultures du monde, donner la vie est l’acte le plus important pour la perpétuité de la race humaine, en Afrique, la fécondité est un signe de bénédiction, un merveilleux évènement souvent entouré de rituels. La naissance d’un enfant dans une famille africaine est toujours saluée avec joie et reconnaissance envers Dieu et/ou envers les divinités tutélaires de la famille.

La progéniture comme essence du mariage chez les hommes

Dans l’Afrique profonde, l’on ne se marie pas uniquement pour partager les joies et les peines de son conjoint mais surtout pour avoir des enfants. De ce fait, la procréation est considérée comme l’objectif premier du mariage, son socle. Vous demandez à un africain pourquoi veux-tu te marier, il vous répondra tout de suite : « Parce que je veux fonder une famille, avoir des enfants. » La réussite d’un homme est donc d’avoir une femme qui lui donne beaucoup d’enfants. Les hommes dans leur généralité se marient le plus souvent pour avoir des enfants. Même si les femmes également le désirent, les hommes encore plus. Au point où devenir mère pour une épouse lui permet de renforcer sa position sociale vis-à-vis de son mari et de la communauté.

Alors que se passe-t-il lorsqu’après deux à trois années de mariage, un couple n’arrive toujours pas à avoir des enfants ?

Le début d’un calvaire pour la femme

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Quand l’enfant vient à manquer dans un couple, la femme est celle-là qui est tenue pour responsable de la stérilité de ce couple par son mari, sa belle-famille et son entourage. Monsieur qui était doux et tendre envers sa bien-aimée devient son bourreau. Commence à naître chez ce dernier des attitudes qui auparavant n’avaient jamais fait surface : il découche, devient de moins en moins bavard avec sa femme et dans les cas extrêmes devient violent, il va jusqu’à la battre pour tout et n’importe quoi…

De la stérilité physique à une stérilité psychique

L’opinion dont plus de la moitié de la population y compris ceux qui se trouvent être des intellectuel.le.s, incrimine la femme d’être à la base de l’infertilité du couple. Rares sont ceux et celles qui à l’heure actuelle appréhenderont ce type de situation autrement.

La fertilité, moyen d’expression de la virilité masculine

La sexualité faisant d’un africain, une personne accomplie c’est-à-dire un être capable de perpétuer la vie des ancêtres fondateurs du lignage ; être un homme à part entière signifie qu’il a acquis la qualité suprême de la force : donner la vie. Si bien que l’impuissance sexuelle de l’homme est considérée comme une malédiction. L’homme à qui la société africaine reconnait la qualité de chef de famille, celui sur qui repose le pouvoir de perpétuer son lignage, ne peut en aucun cas être la cause de l’infertilité de son couple selon les conceptions. Raison pour laquelle, celle qui est tenue pour responsable de ‘’cet échec’’ est la femme. Laquelle est elle-même reconnue en tant que telle par sa capacité à procréer.

L’infertilité, un fléau qui crée beaucoup de malheurs à la femme en Afrique

Etant à la base de la destruction de nombreux mariages, l’infertilité dans le couple est un véritable fardeau pour la femme que l’opinion étiquette comme stérile. Dans ces cas-là, cette dernière commence à douter d’elle-même. Devenue la risée de son entourage qui la tourne en dérision, la recherche de remèdes contre ce mal apparent qui la ronge devient imminente. Elle se hâte donc chez les tradipraticien.ne.s (guérisseur.se traditionel.le africain.e traitant avec les plantes médicinales) ou chez des marabouts qui affirment détenir en leur possession, des potions magiques pour soigner cette stérilité ou d’avoir les aptitudes pour conjurer le mauvais sort. Désespérées, ces dernières se baladent de tradipraticien.ne.s en tradipraticien.ne.s, de féticheurs[1] en féticheurs, qui en plus de se prévaloir ‘’médecins’’, leurs assurent que le mal c’est-à-dire l’infertilité est en elles. Si un couple n’arrive pas à procréer, c’est la femme qui a un problème ! Dès lors, il lui appartient de se démerder pour se soigner, remédier à la situation et sauver son couple. Avec l’évolution de la société, quelques-unes se rendent en premier chez le spécialiste. Ainsi, gare à celle qui osera, à la demande du médecin ou gynécologue, demander à son époux de faire des tests à son tour afin d’établir un bon diagnostic.

Un autre alibi des hommes : « J’ai déjà eu des enfants d’une autre union, le problème ne peut pas venir de moi. »

Il y a également cette autre catégorie d’homme qui estime ne pas avoir de problèmes de fertilité pour avoir eu des enfants d’une autre union avant de rencontrer celle avec qui ils font ménage. De ce fait, lorsque ces derniers s’unissent à des femmes et qu’un enfant tarde à venir, ils rejettent très vite la faute sur leur compagne en brandissant comme argument : « Le problème ne vient pas de moi puisque j’ai déjà eu des enfants. C’est elle qui a un problème pour prendre une grossesse, pas moi ! »

Qu’en est-il de la belle-famille dans ces situations ?

Quand la belle-famille se trouve ne pas être toujours belle…

Lorsque ces situations se présentent, la belle-famille qui parfois au début de l’union était clémente envers sa bru devient son ennemie jurée, sa principale antagoniste. En plus de la malmener, cette belle-famille fait main et pied pour séparer le couple et trouver une autre femme à leur fils qui pourra lui faire des enfants. Ce conflit va jusqu’à créer une tension entre le fils et sa famille si ce dernier venait à s’opposer à divorcer de sa femme. Mais l’africain étant naturellement très attaché à sa famille génitrice finit par plier à la demande de ses parents et se prendre une autre femme. Quelques rares fois, acculée par sa belle-famille, la femme préfère se retirer du ménage pour ne pas être la cause de la désunion entre son mari et sa belle-famille.

Voilà comment la belle-famille qui est censée être « belle », finit par devenir le pire cauchemar de l’épouse.

Quand l’infertilité s’avère justement ne pas être toujours féminin…

Le plus souvent, c’est après s’être unit à une autre que l’homme, sa famille et son entourage finissent par se rendre compte qu’en réalité, le problème vient de leur fils, non de son épouse qu’il a quitté. En effet, un homme stérile est une honte pour la famille en Afrique. Ce dernier pour sauver son honneur et montrer à la société qu’il est virile, laquelle virilité ne prend forme réellement que par sa capacité à engendrer, s’empresse de se prendre une autre épouse pour que celle-ci lui fasse des enfants. Une fois la nouvelle union scellée, toujours pas d’enfants, il commence maintenant à s’interroger sur sa santé génitale…

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Qu’est-ce que donc l’infertilité au sein du couple ? Quelles sont ses différentes formes et comment y remédier ?

Médicalement parlant, pour qu’il y ait une fécondation naturelle, il est nécessaire que l’homme possède un nombre suffisant de spermatozoïdes fonctionnels, que la femme ait une ovulation de bonne qualité et que toutes les conditions soient réunies pour permettre une fécondation. En moyenne, la probabilité pour un couple fertile de concevoir lors de chaque cycle menstruel serait de 25% à 30%. Ce qui revient à dire que la fertilité est une ‘’potentialité’’.

Selon le docteur en médecine Medhi Jaidane, l’infertilité est définie par « l’incapacité pour un couple d’obtenir une grossesse après 24 mois de rapports normaux réguliers et non protégés. » L’infertilité d’un couple peut donc être féminine, masculine ou liée au couple tout simplement. Une étude menée en 2011 par le Groupe Interafricain d’Etude, de Recherche et d’Application sur la Fertilité (GIERAF) a mis en évidence le partage des responsabilités dans les problèmes d’infertilité : le couple c’est-à-dire la femme et l’homme est en cause dans 40 % des cas et dans les 20 % de cas restants, les deux personnes du couple ont chacune des difficultés à concevoir. Une situation parfaitement comparable aux autres régions du monde. Mais les causes d’infertilité, elles, sont spécifiques au continent : trompes bouchées en raison d’infections sexuellement transmissibles mal soignées, les avortements pratiqués en dehors du milieu médical ou des accouchements qui se font parfois dans des conditions génératrices d’infections[2]. S’agissant des hommes, les causes environnementales (pollution, exposition à des produits toxiques) jouent un rôle important dans la mauvaise qualité du sperme mais les causes infectieuses viennent majorer le problème. Il en résulte une anomalie des spermatozoïdes sous la forme d’une azoospermie, c’est-à-dire une absence totale de spermatozoïdes dans le sperme.

Les différentes formes d’infertilités :

Il existe deux types d’infertilités : l’infertilité primaire quand il n’y a jamais eu de grossesse et l’infertilité secondaire s’il y a eu une ou plusieurs grossesses à terme.  L’Afrique reste le continent le plus touchée par l’infertilité. Ce sont entre 15% et 30% des couples africains qui ont des difficultés à procréer.

Il convient par ailleurs d’établir une différence entre infertilité, hypofertilité et stérilité. Une dissemblance entre fécondité et fécondabilité.

Contrairement à l’infertilité qui est une incapacité à concevoir qui peut être réversible ou non en fonction des causes, la stérilité est une incapacité irréversible de procréer. L’hypofertilité par contre, est le fait d’avoir une fertilité réduite, des difficultés à procréer. Quant à la fécondité, c’est le fait d’avoir déjà conçu et mis au monde un enfant. On parle de fécondabilité lorsqu’il y a probabilité d’obtenir une grossesse au cours s’un cycle menstruel. Si elle est nulle, on parle de stérilité, et si elle est faible, on parle d’hypofertilité.

Avoir un enfant ne va donc pas toujours de soi comme cela se conçoit dans les mentalités africaines. Il existe des personnes très fertiles, avec une fécondabilité élevée ; et des personnes peu fertiles, qui devront dans certains cas avoir recours à une assistance médicale pour pouvoir procréer.

Que faut-il faire lorsque nous sommes confrontés à une situation d’infertilité dans le couple ?

En cas de difficultés, il est recommandé que les deux partenaires se rendent chez un gynécologue ou spécialiste en infertilité afin de faire un bilan de fertilité pour déterminer l’origine du problème. La cause peut se trouver chez l’homme, chez la femme, ou chez les deux. La méconnaissance de cette réalité conduit à un préjugé selon lequel c’est la femme qui a un problème en cas d’infertilité au sein du couple. C’est donc sa faute s’il n’y a pas d’enfants. C’est elle qu’il faut blâmer !

Ayant été fertile, on peut devenir infertile…

Une autre chose qu’il est primordial de comprendre aussi est que le fait d’avoir déjà des enfants ne constitue aucunement une garantie de pouvoir toujours en avoir. On peut ‘’devenir’’ infertile et cette infertilité concerne autant l’homme que la femme.

Toutefois, ce qui est bien dommage en Afrique, c’est que les couples qui font face à l’infertilité, principalement les femmes vu que ce sont les premières à être incriminées, tournent en rond, se focalisent sur la médecine traditionnelle, ingurgitent toutes sortes de potions avant de finalement prendre le chemin menant chez le gynécologue. Cela est du fait de l’ignorance des populations urbaines et rurales de l’existence de médecins spécialiste en infertilité. Pour celles vivant en zone rurale, l’insuffisance de moyens financiers est un facteur les conduisant à se tourner vers les tradipraticien.ne.s ou féticheurs/féticheuses pour trouver un remède à leur mal.

En somme, la perception de la femme dans la société ne se résume par conséquent qu’à deux rôles : mère et épouse. L’on considère le mariage comme une union dans laquelle la femme doit offrir une progéniture, un héritier à son mari. Le mariage en Afrique rime donc toujours avec enfants sans quoi, l’union n’a pas de sens. Si bien qu’une femme sans enfant vit très mal sa vie de couple dans la mesure où tout le monde s’interroge sur la durée de son mariage. Elle vit ce que nous qualifierons de « drame sociétale ». Le regard de l’autre, les pressions internes venant du mari, de la belle-famille et de son entourage finissent  par la faire sombrer.

La conception du mariage selon laquelle l’on se marie en premier pour fonder une famille, avoir des enfants est à la base de toutes ces dérives que subissent les femmes en cas d’infertilité. Certes, avoir une progéniture est important pour l’épanouissement d’un couple mais le facteur le plus important, est qu’on se marie d’abord et avant tout parce qu’on aime une personne, qu’on apprécie sa compagnie et qu’on désire partager sa vie avec elle. L’unité de vie, la soif de la présence de l’autre, le partage des joies et des peines : Telles sont les motivations premières du mariage qui vont au-delà de la recherche de progéniture. On ne se marie pas pour avoir des enfants, on se marie parce qu’on veut former une unité de vie avec l’autre.

De l’utilité d’un nouveau regard sur la femme africaine…

Les us, coutumes et religions ont contribué à façonner ces représentations de la femme.  Pourtant, la femme en tant qu’être humain, en dehors des rôles qui lui sont attribués, est une personne à part entière dont les droits fondamentaux doivent être respectés. Ces aspects socioculturels de la conception de la femme dans les mentalités africaines sont de nature à contribuer à la non application du principe de l’égalité homme-femme.

Oui, être Femme, c’est avoir la capacité de procréer. Tout comme être Femme, c’est également vivre librement sa vie sans avoir à être confinée à des rôles bien précis en raison de son sexe.

Un enfant ne te confère pas la qualité de Femme parce que Femme, tu l’es déjà sans nécessairement avoir procréé ;

Parce que Femme, ton existence ne peut en aucun cas se réduire à l’enfantement ;

Parce que Femme, tu l’es et le restera en dehors de toutes autres considérations culturelles, ethniques ou religieuses.