Portraits de femmes engagées

Glory Cyriaque Houssou, militant béninois auprès de Changement Social Bénin a rencontré, à l’occasion de la Journée internationale du droit des femmes, deux femmes engagées. Voici ce premier portrait de militante. Le prochain sera publié le mercredi 25 avril.

 

1er portrait – SYLVIA APATA

Militante, engagée au sein de la société civile, Sylvia APATA nous parle en prélude à la journée Internationale de la femme 2018, de son engagemnent. Dans cet entretien, elle revient sur les faits marquants de l’actualité des droits humains, aussi bien dans son pays la Côte-d’Ivoire, que dans le monde. Dégustez !

Quel est l’état des lieux en matière de promotion et de protection des droits humains en Côte-d’Ivoire aujourd’hui ?

Le Rapport 2016/2017 d’Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde, publié en dans le mois de février 2018, fait état d’observation en Côte d’Ivoire de grandes restrictions à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique en vertu de lois érigeant en infraction les manifestations pacifiques, entre autres formes d’expression non violente. A cela s’ajoute, le signalement de plusieurs cas d’arrestations arbitraires des membres de l’opposition, les conditions inhumaines de vies en milieu carcéral (l’administration pénitentiaire a déclaré que cet établissement surpeuplé, dont la capacité était de 1 500 détenus, en accueillait en réalité 3 694. Des prisonniers ont indiqué qu’ils avaient dû payer des pots-de-vin allant jusqu’à 20 000 francs CFA (32 dollars des États-Unis) à des codétenus chargés de la sécurité intérieure afin de ne pas être placés dans des cellules immondes dont le sol était couvert d’eau et d’urine. Les prisonniers responsables de la sécurité intérieure infligeaient des châtiments corporels aux autres détenus, ce qui avait entraîné au moins trois décès en 2015. Les autorités n’ont rien fait pour protéger les prisonniers de ces agissements et des autres atteintes à leurs droits fondamentaux. Les soins médicaux demeuraient insuffisants). Ledit rapport a également mis en lumière, l’évaluation environnementale lancé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) dans laquelle la responsabilité des entreprises a été engagée dans la lutte contre la pollution de l’environnement à la suite de l’affaire du déversement de 540.000 Litres de déchets toxiques à Abidjan en 2006 par la société trafigura. Les autorités ivoiriennes n’avaient déclaré que 15 décès alors que 100.000 personnes avaient sollicité et continuent de solliciter des soins médicaux après le déversement de ces déchets ayant provoqué des problèmes graves comme les difficultés respiratoires.
L’élément positif relevé est l’exercice de la justice internationale au regard du procès cumulé de l’ancien président de la République de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ouvert depuis janvier 2016.
Nous pouvons donc dire que la situation des droits humains en Côte d’Ivoire est quelque peu préoccupante quoiqu’on observe tout de même, une légère amélioration de l’accès à la justice aux populations qui sont de mieux en mieux informées sur les modes de saisine des juridictions.

Qu’est-ce qui explique ton engagement en faveur de la femme rurale africaine ?

Je suis tout d’abord féministe, activiste des droits des femmes parce que dans le monde, les femmes représentent 50% de la population, effectuent 60% du travail, touchent 10% des revenus et ne possèdent que 2% de la propriété. Alors quand on est naturellement contre l’injustice, on ne peut qu’être féministe. Ensuite, j’ai décidé de m’engager particulièrement pour la cause des femmes rurales africaines parce qu’elles subissent les pires formes de violences et sévices corporelles du fait des règles coutumières et traditions majoritairement déshumanisantes pour les femmes et qui ont la peau dure en milieu rural. ‘’Oubliées’’ de la société, ces femmes sont livrées à elles-mêmes dans les villages où la loi peine à être appliquée devant la ténacité des coutumes. Outre cet aspect, les femmes rurales sont tenancières de l’agriculture dans nos pays africains ; des pays agraires. Elles sont donc la cheville ouvrière de nos économies mais bénéficient très peu des ressources nécessaires à leur autonomisation notamment le droit à la propriété foncière. Tant d’injustices contre ces femmes, de vulnérabilités devant lesquelles je ne peux rester indifférente. Il nous faut comprendre que l’Afrique ne sortira de son sous-développement que par la réduction des inégalités qui entretiennent la pauvreté et qui maintiennent notre continent au bas de l’échelle.
Ainsi pour avoir pris conscience de cela, j’ai décidé de m’engager pour la cause des femmes rurales africaines parce que j’ai compris qu’elles sont la clé de la prospérité de l’Afrique. Je reste donc convaincue que le développement de l’Afrique reste subordonné à l’autonomisation économique et politique de la femme, principalement de la femme rurale ; car une femme rurale épanouie, c’est une Afrique prospère !

Dans l’un de tes articles en 2017, tu exposais le phénomène des mutilations génitales féminines et ses conséquences à l’égard des filles. Qu’est-ce qui peut bien expliquer la persistance du phénomène qui est bien installé en Afrique de l’ouest aujourd’hui malgré les politiques publiques?

Plusieurs raisons expliquent la persistance des mutilations génitales féminines en Afrique de l’Ouest malgré la mise en œuvre de politiques et stratégies de lutte contre ces mutilations. Ce sont : le fort taux d’analphabétisme et d’illettrisme observé dans nos pays surtout en milieu rural ; l’absence de lois réprimant sévèrement les MGF ou l’absence de fermeté dans l’application des lois déjà existantes en la matière ; l’insuffisance des actions de sensibilisations de masse et de proximité dans les zones où le phénomène reste très répandu ; un dernier élément également important et le plus souvent occulté dans la lutte contre les mutilations génitales féminines : la reconversion ou l’insertion socio-économique des exciseuses qui très souvent se maintiennent dans cette activité macabre parce qu’elles y trouvent leur gagne-pain et un certain ‘’respect’’ des communautés villageoises. Il faut mettre à la disposition de ces dernières, des Activités Génératrices de Revenus (AGR) qui leur permettront de se prendre en charge afin d’être autonomes.

Quelle est ton opinion sur la libération de la parole qui s’observe aujourd’hui face aux phénomènes du harcèlement sexuel et des cas de viols, des réalités beaucoup plus perceptible en Europe et aux Etats-Unis pour le moment ? Pourquoi a-t-on l’impression que l’Afrique n’est pas concernée par cette libération de la parole ?

J’ai tout simplement été épatée par les mouvements #Metoo et #BalanceTonPorc, épatée de voir comment les femmes européennes et américaines sont parvenues à exprimer leurs douleurs, à parler des viols et du harcèlement sexuel qu’elles ont subis et plus grand, à dénoncer l’identité de leurs bourreaux. Nos sociétés sont parvenues par l’éducation à faire des violences sexuelles, surtout du viol, des cruautés dont la victime est tenue pour auteur et l’auteur pour la victime. En clair, si vous êtes violée, c’est parce que vous l’avez provoqué et c’est encore vous qui portez la honte et le désespoir toute votre vie. Mais avec ces deux mouvements, l’on a permis de rétablir l’ordre des choses : AUCUNE FEMME N’EST FAUTIVE DE L’AGRESSION SEXUELLE QU’ELLE A PU SUBIR. LE VIOL, C’EST L’AUTRE QUI LE FAIT. LA HONTE, C’EST L’AUTEUR QUI DOIT LA PORTER, PAS LA VICTIME. LA HONTE A DONC CHANGE DE CAMP ! Les agresseurs sexuels se sont donc vus divulgués leurs noms et identités. C’est une grande avancée pour les droits des femmes dans le monde ; une grande satisfaction. Les victimes osent de plus en plus recourir à la justice, ce qui n’était pas forcément le cas des dernières années.
Malheureusement, cette libération de la parole comme nous le constatons actuellement en Occident, n’est pas encore effective en Afrique parce que nous sommes des sociétés en construction ; des sociétés encore très imbibées dans le patriarcat ; des sociétés où les droits des femmes sont extrêmement controversées par les coutumes et religions ; des sociétés où l’on apprend que le silence est ce qui doit caractériser la femme, la confinant ainsi dans le rôle de ‘’ces êtres qui doivent tout accepter, celles qui sont créées pour subir et accepter les injustices’’. Mais les choses changeront, la condition de la femme africaine évoluera. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui en occident est le résultat d’un long processus. Ainsi, cette évolution de la condition de la femme africaine ne sera effective que par la scolarisation de la jeune fille qui favorisera sa connaissance des droits reconnus à sa personne. Plus la femme est lettrée, mieux elle connait ses droits, les revendiquent, et moins elles acceptent les injustices à son égard.

Tu es une source d’inspiration pour de nombreux jeunes grâce à tes actions et différentes prises position sur des sujets aussi bien d’intérêts nationaux que régionaux. Que peux-tu dire à ces jeunes qui veulent faire comme toi ?

Sachez jeunes activistes, de là où vous vous trouvez que nous avons la capacité et le pouvoir de changer positivement les choses qui impactent négativement notre entourage ; il suffit de le vouloir. Alors quand on le veut, il faut travailler d’arrache-pied pour atteindre l’objectif qu’on s’est fixé.
Jeunesse africaine, ne soyez pas de ceux-là que les politiciens véreux, cupides et avides de pouvoirs utilisent pour servir leurs intérêts personnels et égoïstes. Ne vous laissez pas instrumentalisés par ces politiciens qui n’ont que faire de vous, que faire de votre insertion professionnelle.
Ne comptons pas sur un politicien pour changer notre situation, mettons plutôt notre savoir en exercice pour nous prendre en charge et influencer l’évolution de nos sociétés. N’acceptons plus d’être utilisé comme ‘’bétail électoral’’ !

Réalisé par Glory Cyriaque HOSSOU